Musique et géopolitique / Brahms, Schindler et Cohen : le programme caché du G7

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16 juin 2026, Évian : derrière le programme musical du dîner du G7, toute la grammaire de la diplomatie. Décryptage de Hélène Daccord.

16 juin 2026, La Source Vive, Évian. Le président monte lui-même sur l’estrade pour présenter le programme. Yo-Yo Ma, Renaud Capuçon, Timothy Ridout et Beatrice Rana s’installent face à un parterre peu ordinaire : Donald Trump, Keir Starmer, Volodymyr Zelensky, et près d’une vingtaine de délégations venues négocier, la veille encore, le sort de l’Ukraine et celui d’un Moyen-Orient en pleine recomposition. Les premières notes s’élèvent : Gabriel’s Oboe, d’Ennio Morricone.

Pourquoi ce morceau plutôt qu’un autre ? Pourquoi Brahms plutôt que Beethoven, et Leonard Cohen plutôt qu’un hymne national ? Un programme de ce niveau ne doit jamais rien au hasard.

Une mission pacifique, et son envers

Dans Mission (1986), le père Gabriel s’avance seul devant une tribu guarani et joue du hautbois pour établir, sans un mot, un premier contact pacifique. Le film raconte ensuite l’échec de cette mission, broyée par les intérêts coloniaux portugais et espagnols qui finiront par exterminer la tribu malgré les efforts du prêtre. Ouvrir un dîner du G7 avec ce thème, c’est convoquer l’image d’une diplomatie désarmée et de bonne foi. C’est aussi, qu’on le veuille ou non, rappeler en creux que ces gestes de bonne volonté ont souvent échoué face aux logiques de puissance, une ambiguïté que la beauté du morceau dissimule sans jamais l’effacer.

Conférence de presse du G7, présidence française
AFP / Bertrand Guay

Ravel, ou la carte de visite culturelle

Vient ensuite Ravel. Depuis la guerre froide, chaque tournée d’orchestre dans le camp adverse était calculée pour projeter la meilleure image possible du pays d’origine. En 2026, alors que la France assure la présidence du G7 et cherche à se présenter comme médiatrice crédible entre Washington et Kyiv, ce moment de raffinement purement français devant un parterre international n’a rien d’un simple interlude esthétique. C’est un outil régalien, au même titre que la diplomatie ou l’armée.

Le devoir de mémoire en sourdine

Puis le thème de La Liste de Schindler, écrit par John Williams en 1993 pour accompagner les scènes les plus sombres du film de Spielberg, celles où des familles juives marchent vers un avenir incertain sous l’œil d’une administration glaciale. Convoquer cette musique devant des chefs d’État, au moment même où le Moyen-Orient connaît une nouvelle escalade et où un accord avec l’Iran vient d’être signé dans la foulée du sommet, revient à rappeler que le multilatéralisme occidental né de l’après-guerre s’est construit sur la promesse du « plus jamais ça ». Un rappel silencieux, mais pesant, adressé à des dirigeants qui négocient en ce moment même les contours d’une paix régionale fragile.

Qui a le droit de parler au nom de qui ?

Puis le Rondo alla zingarese de Brahms, finale de son Premier Quatuor avec piano composé en 1861. Le titre signifie « à la manière tsigane », et Brahms y reprend, comme Haydn et Liszt avant lui, les danses verbunkos associées aux musiciens roms pour en faire un sommet de virtuosité dans les salons européens du XIXe siècle. Une musique qui célèbre une culture minoritaire tout en s’appropriant ses codes sans jamais en créditer les véritables auteurs. La question résonne étrangement à l’heure où les enjeux de représentation culturelle traversent toutes les diplomaties occidentales.

Les dirigeants du G7 réunis à Kananaskis en 2025
AFP / Chip Somodevilla

Le seul amen possible

Et en bis, Hallelujah, de Leonard Cohen. Publiée en 1984 dans une relative indifférence, la chanson n’est devenue un classique mondial qu’après la reprise de Jeff Buckley en 1994, puis celle de k.d. lang lors de l’ouverture des Jeux olympiques de Vancouver en 2010. Le mot vient de l’hébreu et signifie « louez Dieu », mais Cohen répétait lui-même n’avoir jamais voulu en faire un hymne religieux unique. Sa chanson mélange volontairement le sacré et le profane pour devenir un cri universel, religieux ou non. La choisir pour clore une soirée réunissant des nationalités, des religions et des intérêts politiques aussi disparates, c’est offrir le seul amen possible qui ne froisse personne.

Cinq minutes de musique, et toute la grammaire de la diplomatie y est : l’amitié feinte, le soft power, le devoir de mémoire, l’appropriation culturelle, la transcendance commune cherchée à tout prix entre des dirigeants qui, le lendemain, retourneraient à leurs rapports de force respectifs. Aucun communiqué final n’aurait pu dire tout cela aussi efficacement.

C’est précisément ce que je raconte dans Quand la musique fait l’histoire (Passés Composés, 2023) : la musique n’est jamais un simple divertissement en marge du pouvoir. Du sacre de Napoléon, qui valut à l’empereur l’inimitié éternelle de Beethoven, à Rostropovitch jouant Bach au pied du Checkpoint Charlie en 1989, en passant par cette soirée d’Évian, les puissants convoquent les notes depuis trois siècles quand les mots ne suffisent plus. Reste à savoir ce qu’ils veulent vraiment nous faire entendre.

Hélène Daccord
Fondatrice et directrice de PAX MUSICA
Autrice de Quand la musique fait l’histoire (Passés Composés, 2023)


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