Musique & géopolitique : ce que l’exil nous apprend sur l’habiter

medici helene intervention

Au-delà du toit : la musique est aussi un droit à la ville.

Retour sur la participation de PAX MUSICA à Habiter Demain #2 — Villa Médicis, Rome, 25 juin 2026.

Pour la seconde année consécutive, BNP Paribas et l’Académie de France à Rome – Villa Médicis ont réuni pendant deux jours chercheurs, architectes, entrepreneurs, artistes et experts autour d’une question simple en apparence, vertigineuse dans ses implications : comment habiter demain ?

Colloque Habiter demain, Villa Médicis, Rome

PAX MUSICA a eu l’honneur d’être invitée à contribuer à cette réflexion collective. Notre fondatrice, Hélène Daccord, est intervenue le premier jour dans un atelier partagé avec Romain Troublé (Fondation Tara Océan) et Eric Daniel-Lacombe (architecte, titulaire d’une chaire sur les nouvelles urbanités face aux risques naturels), animé par Julien Tauvel. Nous remercions chaleureusement toute l’équipe d’organisation pour la qualité de cet accueil et pour avoir fait une place, dans ce dialogue entre disciplines, à la voix de la musique.

L
L’atelier « Living our planet », animé par Julien Tauvel.

Habiter, au-delà du toit

Face aux regards de ses co-intervenants sur le dérèglement climatique et les risques naturels, Hélène a proposé un point d’entrée différent : et si habiter n’était pas d’abord une question de toit ou de territoire ?

Le point de départ est chiffré. Sur les 117,8 millions de personnes déplacées de force dans le monde fin 2025, la grande majorité ne quitte jamais sa région : 60 % n’ont jamais franchi de frontière, et parmi celles qui partent, les deux tiers restent dans un pays voisin. Ce que l’on appelle souvent « crise migratoire » depuis Paris ou Rome se joue en réalité ailleurs, à plus de 90 %. Une donnée-pivot mérite d’être retenue : en 2025, pour la première fois, les déplacements internes liés aux conflits ont dépassé ceux liés aux catastrophes climatiques — un rappel utile que le climat, loin d’agir seul, est avant tout un multiplicateur de tensions déjà présentes.

Mais au-delà des chiffres, c’est une autre perte qu’Hélène a choisi de mettre en lumière : quand un musicien est contraint à l’exil, ce n’est pas seulement un logement qu’il perd, c’est sa façon d’être au monde.

Colloque Habiter demain, Villa Médicis, Rome

Habiter : une condition avant d’être un lieu

Pour étayer ce propos, Hélène s’est appuyée sur trois références.

Martin Heidegger, d’abord, dans Bâtir, habiter, penser (1951). Le philosophe y pose une distinction essentielle : habiter n’est pas simplement résider quelque part, occuper un espace physique. Habiter, c’est être au monde d’une certaine façon — entretenir un rapport de soin, d’appartenance et de familiarité avec ce qui nous entoure. Sa formule reste frappante : « l’homme est en tant qu’il habite ». Habiter n’est donc pas une activité parmi d’autres, mais la condition même de l’existence humaine. Appliquée à l’exil forcé, cette pensée prend un relief particulier : quand un musicien est contraint de fuir, ce n’est pas seulement un logement qu’il perd, c’est sa façon d’être au monde tout entière.

Henri Lefebvre, ensuite, avec Le Droit à la ville (1968) et La Production de l’espace (1974). Lefebvre politise la notion d’habiter : pour lui, l’espace n’est jamais neutre, il est produit par des rapports de pouvoir qui incluent certains et en excluent d’autres. Habiter pleinement, ce n’est pas seulement y résider, c’est avoir le droit de participer à la production de cet espace social, culturel, urbain — ce qu’il appelle le « droit à la ville ». Donner une scène à l’Institut du Monde Arabe, à l’Opéra de Paris ou à la Villa Médicis à un musicien en exil, c’est, dans cette perspective, lui restituer un droit à la ville culturelle : le droit de contribuer à l’espace commun, pas seulement de l’occuper.

Baptiste Morizot et Laurent Neyret, enfin, avec leur concept de « principe habitabilité ». Leur idée part d’un constat : au XXe siècle, face aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale, l’humanité s’est dotée d’une valeur cardinale, la dignité, pour fonder le droit des droits de l’Homme. Au XXIe siècle, face à la crise écologique, elle aurait besoin d’une valeur du même ordre — l’habitabilité — pour refonder un droit de l’environnement aujourd’hui fragile et dispersé.

Ce qui rend le concept particulièrement fécond, c’est sa définition même : l’habitabilité n’est pas un décor stable, un ensemble de ressources qu’il suffirait de préserver. Elle est produite en permanence par l’activité interdépendante du vivant — ce sont les relations entre les êtres, bien plus que les êtres pris isolément, qui rendent un milieu habitable. Un monde ne devient un foyer que par le tissage de ces interdépendances.

Transposé à la question de l’exil, ce cadre est éclairant : un musicien qui perd son pays ne perd pas seulement un territoire, il perd le tissu de relations — professionnelles, sociales, artistiques — qui rendait ce territoire habitable pour lui. Le compagnonnage artistique proposé par PAX MUSICA peut alors se lire comme un acte de re-tissage : recréer, en France, ce réseau d’interdépendances (un mentor, une scène, un public, une institution) qui permet à un musicien en exil de redevenir un habitant à part entière, et pas seulement un résident.

Cette réflexion pourrait bien sûr être poussée plus loin — du côté de Paul Ricœur et de l’identité narrative, d’Achille Mbembe et de sa notion de « devenir-monde », ou encore de Judith Butler, d’Alfred Schütz et de Boris Cyrulnik sur les liens entre reconnaissance, résilience et création artistique. Autant de pistes qu’Hélène espère avoir l’occasion d’approfondir lors des prochaines interventions PAX MUSICA.

Colloque Habiter demain, Villa Médicis, Rome

La musique comme espace habitable

C’est précisément ce que PAX MUSICA essaie de reconstruire au quotidien — non par le logement, mais par la scène, le compagnonnage artistique et la création. En deux ans, l’association a accompagné 19 lauréats de 8 nationalités, sur des scènes aussi emblématiques que l’Institut du Monde Arabe, l’Opéra de Paris ou la Villa Médicis. Une présence ancrée, qui préfigure un modèle d’accueil culturel à l’échelle européenne.

Colloque Habiter demain, Villa Médicis, Rome

Un dialogue entre disciplines, à poursuivre

En écho aux interventions de Romain Troublé et Eric Daniel-Lacombe sur les dérèglements climatiques et les risques naturels, Hélène a souligné que la culture pouvait elle aussi être pensée comme une infrastructure de résilience, au même titre que l’architecture ou l’environnement.

Colloque Habiter demain, Villa Médicis, Rome

Ces deux journées ont aussi été l’occasion d’entendre des intervenants de tout premier plan, sur des angles complémentaires : François Gemenne, spécialiste des migrations environnementales et membre du GIEC, est venu éclairer le lien entre climat et déplacements de population ; Thierry Marx a clos l’événement sur une vision de la transmission, du savoir-faire et de l’innovation comme leviers pour accompagner les transitions.

« Perspectives in dialogue » : l
« Perspectives in dialogue » : l’intervention de François Gemenne.
La clôture du colloque par Thierry Marx.
La clôture du colloque par Thierry Marx.

Merci encore à toute l’équipe d’organisation pour ces deux journées d’une grande richesse, et pour avoir permis à des disciplines qui se croisent rarement de se répondre. Un dialogue que PAX MUSICA espère poursuivre, notamment à travers son partenariat naissant avec la Villa Médicis.


PAX MUSICA — fondée par Hélène Daccord, l’association accompagne des musiciens professionnels en exil forcé par le mentorat artistique, les concerts et la transmission.

Pour découvrir d’autres actualités de l’académie, rendez-vous sur notre blog.

Partager cet article :

Articles récents

Retour en haut