On me demande souvent : à quoi me sert d’avoir fait de la recherche en géographie chez PAX MUSICA ? Ma réponse : prendre du recul.
Le 7 novembre, j’ai assisté à la soutenance d’Alicia Vogt à l’EHESS (cotutelle avec la Goethe-Universität, dirigée par Denis Laborde et Hans Peter Hahn), sur les parcours de musiciens d’Orpheus XXI — l’ensemble fondé par Jordi Savall, qui réunit des musiciens issus des migrations autour d’un projet artistique et pédagogique.

Je vous partage trois réflexions.
1. La spécificité allemande
En Allemagne, les artistes avancent en indépendants (selbstständig), sans équivalent de l’intermittence. Les trajectoires y sont souvent pluri-actives (musicien et un second métier) : ce modèle relie l’artiste à la cité, mais le métier de musicien exige du temps long — sans pleine disponibilité, on perd en progression, en professionnalisme et en visibilité.
Le cadre d’insertion (langue + emploi) est puissant pour les métiers « d’entreprise ». Pour les musiciens, il ne fonctionne que si l’on ajoute une intermédiation culturelle reliant scènes, institutions et marchés locaux : c’est l’esprit d’Orpheus XXI.
2. Éviter l’assignation
Parler d’« orchestre de réfugiés » peut enfermer dans l’origine ou le « folklore ». Les musiciens revendiquent la liberté de répertoire et se définissent d’abord comme professionnels. La thèse parle d’Eigensinn : l’invention obstinée qui permet de rebâtir une vie artistique malgré les cadres.
Parlons d’abord de « musiciens » avant de parler de « réfugiés » : gardons des critères de sélection exigeants et ouvrons les répertoires, plutôt que d’essentialiser.

3. Créer du lien
J’ai commencé à travailler ces sujets au département de géographie de l’École normale supérieure, dans un article co-signé sur les lieux de l’insertion et de l’intégration en ville en décroissance (Saxe-Anhalt). Je ne relance pas ici le débat « insertion / intégration ». J’en retiens une ligne claire :
« L’intégration est accomplie lorsque les membres d’une société se sentent liés les uns aux autres par des valeurs, des objectifs communs, le sentiment de participer à un même ensemble sans cesse renforcé par des interactions régulières. »
Émile Durkheim, 1892
Tout cela s’appuie avant tout sur le compagnonnage : chaque lauréat est accompagné par un mentor, musicien de renom, qui le prend « sous son aile ». L’objectif, au fond, est de créer du lien : construire des interactions régulières, visibles, partagées — en s’appuyant sur le modèle et les talents français. C’est ainsi que naît le sentiment d’appartenance dont parle Durkheim.
Nous en sommes au début, mais c’est le début.
Prochain rendez-vous : le 18 décembre 2025 au Palais de la Porte Dorée, pour la table ronde « Musique, immigration et insertion : quelles transmissions ? », animée par Florent Chossière, en partenariat avec l’Agence Française de Développement.


