Jules Chahine est un clarinettiste syrien. Formé à Damas, il fait le choix difficile de l’exil en 2022 pour ne pas laisser la guerre éteindre sa vocation. Aujourd’hui diplômé du Conservatoire de Versailles, il forme un duo avec la pianiste Merly, elle aussi lauréate de l’Académie.
À travers son témoignage, découvrez la résilience d’un musicien qui cherche à maintenir un pont artistique entre sa terre natale et son pays d’accueil.
La formation en Syrie, la clarinette
Je m’appelle Jules Chahine, je suis Syrien, je viens de Damas, et je suis clarinettiste. J’ai commencé la clarinette à l’âge de 7 ans, au conservatoire régional de Damas, le conservatoire de Solhi Al-Wadi. J’ai fait un parcours assez classique. Après ce conservatoire, après mon bac, j’ai intégré le Conservatoire Supérieur de Musique de Damas. J’étais étudiant là-bas pendant 5 ans pour faire ma licence, entre 2015 et 2020.
J’ai commencé mon parcours avec la musique classique, j’ai travaillé le répertoire classique. J’ai commencé tard à découvrir la musique traditionnelle de Syrie, et à vouloir essayer de faire le lien avec la clarinette, parce qu’au départ, je voulais vraiment juste me concentrer sur une formation classique de l’instrument. Les musiciens en Syrie jouent les deux genres de musique. Avec peut-être une préférence pour la musique arabe, c’est normal.
J’ajoute que la clarinette est un instrument très varié. Le système ou le modèle français de l’instrument est capable d’interpréter non seulement la musique classique, mais il fonctionne dans toutes sortes de musiques autour du monde, et aussi la musique de jazz…
Syrie, opéra de Damas
Le départ en 2022
En 2022, la situation était très difficile en Syrie, au niveau de la vie quotidienne, déjà depuis le début de la guerre. En fait, dans ma tête, j’ai toujours pensé que j’allais essayer de continuer ma vie, comme je l’avais déjà planifiée, si je peux dire, bien que c’était presque impossible de le faire. J’ai eu de la chance d’être capable de terminer toutes mes études en Syrie, et de travailler déjà un peu, gagner un peu d’expérience avant de partir.
Alors pourquoi 2022 ? C’était vraiment le moment où je me suis senti prêt… J’avais 25 ans à l’époque. Ah oui, il faut mentionner que même avant la guerre, j’avais toujours dans ma tête l’idée d’aller étudier la clarinette, surtout en France, pour plusieurs raisons. J’ai terminé ma licence en 2020 et j’ai eu la chance de commencer à enseigner cette année-là. J’étais prof assistant au conservatoire supérieur et également prof au conservatoire régional. Et en même temps, j’ai commencé à travailler avec l’orchestre de manière régulière en 2016. Et la question pour moi, c’était : si je reste en Syrie maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? Est-ce que je vais faire quelque chose de différent ? Est-ce que je vais pouvoir me développer ? Bien sûr, c’était vraiment le moment de commencer la procédure pour partir. C’était une procédure très longue qui a commencé fin 2020, mais c’était l’époque du Covid, donc c’était impossible de sortir. Après, en 2021, j’ai commencé à faire des cours de français, à avoir des échanges avec plusieurs conservatoires, avec des universités, chercher des bourses et tout ça. Et ça a pris un an, finalement.
En 2022, finalement, j’ai été admis au conservatoire de Versailles. Et là, c’était le moment de partir. C’était vraiment une question de timing, si je peux dire. Je me suis senti prêt au niveau musical, familial… économique, bien sûr, parce que ce n’était pas évident. J’ai senti que c’était vraiment le moment, parce que si je continuais, après, j’allais faire une sorte de burn out. Je ne voulais pas entrer dans une phase de frustration musicale.
Pourquoi le choix de la France
La première raison est musicale. Parce qu’en fait, pour la clarinette, la France, c’est la grande maison. C’est l’école de clarinette la plus répandue dans le monde, et celle que moi, je préfère. En même temps, j’avais une prof en Syrie qui avait étudié en France. C’est une prof qui m’a inspiré beaucoup pour continuer la clarinette, qui m’a, je peux dire, bien appris. C’est l’une parmi plusieurs profs que j’ai eus en Syrie.
Et l’autre raison, c’était la présence d’une partie de ma famille en France. C’est plus rassurant d’avoir quelqu’un de proche ici.
Aussi, il y a d’autres raisons, comme la langue. Par exemple, j’avais appris un peu la langue française à l’école primaire en Syrie. Donc c’était plus facile de continuer à apprendre le français au lieu d’apprendre une nouvelle langue en quelques semaines. Je me souviens aussi avoir eu des échanges avec des conservatoires en Belgique. Mais finalement, c’était bien parti pour venir en France.
L’accueil en France et à Versailles
J’ai été très bien accueilli. La première période, en fait, j’étais chez mon oncle. C’était une période calme, rassurante. La difficulté, c’était que j’ai quitté la Syrie juste après avoir perdu mon grand-père. Et avec ce changement de pays, c’était un peu difficile de quitter ma famille là-bas. Surtout le premier semestre, les premiers quatre mois. C’était difficile de séparer entre la vie quotidienne que j’étais en train de découvrir en France, et la vie que j’avais laissée derrière moi où il y avait mes parents, ma famille, mes amis, mes collègues. Et surtout, j’ai laissé ma famille en Syrie, ce qui n’était pas du tout quelque chose de rassurant.
Après, au niveau de la France, j’ai été bien accueilli. Au Conservatoire de Versailles, c’était déjà une très bonne ambiance pour commencer. Finalement, le monde musical, aujourd’hui, c’est un milieu un peu international. Dans un conservatoire, on trouve des étudiants de tous les coins du monde. Il y a beaucoup de monde qui partage la même situation avec un nouvel arrivant.
Rencontre avec Merly
J’ai rencontré Merly au conservatoire de Versailles, on était dans le même programme de master. On a joué tous les deux dans un ensemble de musique de chambre et je lui ai demandé de jouer avec moi pour mon récital de fin d’études qui contient des œuvres des compositeurs du Levant. Lors de notre travail, lors des répétitions, on a eu le temps de vraiment parler de toutes les idées sur ce répertoire, sur ce langage.
Je me suis senti bien à l’aise de jouer avec elle et on a décidé de continuer à travailler ensemble. Et de plus en plus, on a réussi à développer un point de vue partagé sur ce qu’on veut faire, qu’est-ce qu’on a envie de travailler dans ce répertoire, qu’est-ce qui nous intéresse, qu’est-ce qui ne nous intéresse pas. En même temps, on travaille aussi le répertoire classique pour clarinette et piano. On essaie de ne pas être juste dans le sens d’un seul langage, mais d’être ouverts à tout. En ce moment, on est au milieu de notre projet de duo.
Découverte de Pax Musica
C’est Merly qui m’a parlé de Pax pendant les inscriptions pour la candidature. Je pense qu’elle l’a trouvé sur les réseaux sociaux, parce qu’elle connaissait l’un des mentors de Pax, Oussama Mhanna, qui est un chef de chœur. On a décidé de faire la candidature. Ce que j’aime beaucoup dans Pax, c’est qu’on a un mentor, c’est le clarinettiste Raphaël Sévère.
En fait, Pax, ce n’est pas vraiment qu’on rencontre un prof pour travailler la musique avec lui. C’est plutôt un accompagnement artistique pour des jeunes artistes qui viennent en France, juste en train de commencer leur carrière. Ils sont bien sûr des musiciens étrangers, ce qui n’est pas très facile au début. Déjà, quand on change de pays, c’est une aventure qui n’est pas toujours facile pour tout le monde. Ce qui est intéressant avec Pax, c’est qu’on peut rencontrer plusieurs profils d’intervenants dans tous les champs qui sont en lien avec notre carrière musicale. C’est vraiment apprendre les astuces pour commencer.
En même temps, c’est un accompagnement artistique et je trouve cela très efficace. De notre côté, avec Merly, quand on travaille avec Raphaël, c’est toujours agréable d’échanger avec lui sur ce qu’on travaille, sur notre projet, parfois sur notre vie quotidienne. Sur ses projets aussi, de voir comment il travaille, être en contact avec un musicien professionnel avancé dans sa carrière et voir son point de vue sur la vie artistique aujourd’hui et avoir ses conseils.
C’est vraiment très intéressant.
La vie en France
En tant qu’étudiant, on peut travailler un certain nombre d’heures par semaine. Moi, je donne des cours, je travaille en tant que prof de clarinette, et formation musicale aussi. Pour l’instant, ça reste limite, si je peux dire. Je continue ma formation pour développer ma carrière, pour lancer un peu ma carrière en tant que concertiste. Après, au niveau de la vie, je peux dire que ça se passe bien. Surtout là, après quelques années, je commence à m’habituer.
Ce qui manque ici
Bien sûr, la première réponse, ça sera la famille. Ce qui me manque du pays, c’est tout, en même temps. Déjà, à chaque fois que j’essaie de travailler quelque chose, de faire un projet musical ici, je pense directement, est-ce que ça serait possible de travailler en Syrie maintenant ou dans quelques mois, dans quelques années ? Je pense toujours qu’il est nécessaire de garder le lien avec son pays le plus possible.
En Syrie, j’avais la chance que, même quand j’étais au conservatoire, j’avais le même entourage familial et des amis, j’avais toujours mes parents qui venaient regarder des concerts. Donc, j’étais toujours accompagné par des gens proches de moi. Voilà, ce qui me manque le plus, c’est la famille.
Projection vers l’avenir
Pour l’instant, je ne pense pas vraiment à cette question. Je pense plutôt à comment ma carrière va se développer. Je pense que c’est la musique qui va m’emmener. Je ne sais pas si je vais rester en France, si je vais rentrer en Syrie ou si je vais aller dans un autre pays. Je ne sais pas pour l’instant. Ça fait trois ans et demi que je suis en France et je trouve que je suis toujours en train d’apprendre quelque chose. C’est ça ce qui est important. Après, pour l’avenir, c’est sûr, comme j’ai mentionné, il faut que je garde ce lien avec la Syrie.
Finalement, c’est ça la vie des musiciens. Surtout dans mon cas, je trouve que si je peux être vraiment présent, même au minimum, en Syrie avec un projet, même si finalement je ne rentre pas pour y habiter, il faut toujours garder la présence et garder une touche musicale. Pour l’instant, je pense plutôt : où est-ce que je peux aller avec ma carrière, quels projets je peux faire, quelle musique, comment je peux travailler la musique et c’est où l’endroit le mieux maintenant pour apprendre, pour continuer à apprendre toujours…


